dimanche, mai 08, 2005

A pas lent

Il marchait à pas lent, derrière elle, se demandant quel visage pouvait-elle avoir. Cela faisait bien deux heures qu'il la suivait, dans ce grand magasin, aux multiples étages, aux multiples rayons, aux multiples femmes... Toutes se ressemblent, sacs au bras, tous de marques, Vuitton, Chanel, Dior... Toutes clonées par la mode, par les magazines, qui EXPLIQUENT comment IL FAUT s'habiller, comment il faut ETRE, pour être regardée, à la mode. Elles se bousculent, se dévisagent, se méprisent, évitent d'essayer les mêmes vêtements... Mais cette femme qu'il observe et qu'il suit depuis un long moment n'est pas des leurs. Elle marche lentement, entre les rayons, regarde les vêtements, soupire en voyant les prix, attristée sûrement de ne pas avoir les moyens de se les offrir. Un air de jazz retentit dans le magasin, il la voit sourire, ce morceau lui plait, elle semble le connaître; ses lèvres bougent aux paroles de cette chanson. J'ai caché, mieux que partout ailleurs, au jardin de mon coeur, une petite fleur... De profil l'a-t-il vue. Il fait en sorte de ne jamais la voir de face, il joue à cache-cache, en fait presque un mythe. Il veut l'imaginer; son regard, la couleur de ses yeux, la forme de sa bouche... Sera-t-il déçu s'il la voyait de face subitement? En a-t-il vraiment envie? La voilà au rayon des bijoux. Elle ne résiste pas et demande à essayer un collier. Il voit sa nuque attendre le bijou, impatiente de la sensation qu'elle aura lorsqu'il se déposera... Il imagine le frisson, le regard lumineux, la chair de poule... elle essaie également les boucles d'oreilles... Mais après quelques instants de rêve, elle rend les Perles, les Diamants.... Sa démarche a changé, elle est encore plus lente... Peut-être de désespoir... Il n'a toujours pas vu son visage. Il la suit toujours, elle prend le métro, lui aussi. C'est une des premières fois qu'il le prend. Il a vite acheté un billet, il a eu peur de la perdre en chemin, pendant ce moment, peur que le métro arrive, et qu'il ne puisse pas le prendre à temps. Mais il n'y avait pas tant la queue à la billetterie, elle est toujours là lorsqu'il arrive sur le quai. Il la voit de profil encore, mais cette fois, de l'autre. Il baisse la tête, ne veut pas en voir tant. Elle arrive chez elle. Elle entre. C'est là qu'il ne peut plus la voir. C'est là qu'il se décide à retourner au grand magasin. Il achète la parure et retourne en bas de chez elle. Et il attend. Peut-être est-elle ressortie entre temps, peut-être est-elle chez elle et ne ressortira plus... Un homme arrive et entre dans l'immeuble. Il va chez elle, il en est sûr. Subitement, il en est très jaloux, il fait les cent pas pour se calmer, le paquet dans sa poche... Il veut voir son visage maintenant, il veut la voir!!!
La nuit arrive.
L'homme et la jeune femme sortent. Il avait raison.
Il les suit. Ils vont au restaurant. Il y rentre également et s'installe à une table, non loin d'eux, mais de sorte qu'il la voit de dos. Lorsqu'il sont sortis de l'immeuble, il n'a pas bien vu son visage, la nuit le cachant, mais s'en convient finalement très bien. Il continue à faire travailler son imagination, observant avec attention ses mouvements; ses mains, sa tête, il voit lorsqu'elle la bouge, et qu'elle sourit, ses pommettes se décider. Il se lève et aussi discrètement que possible dépose le paquet dans la poche du trench de la jeune femme suspendu au portemanteau.
Ils s'en vont, elle ne semble pas s'apercevoir que sa poche gauche est plus lourde. Ils arrivent devant l'immeuble, ils discutent, elle n'a pas l'air content. L'homme s'en va. Elle rentre, énervée.
Il restera là, devant l'immeuble, toute la nuit, sur ce banc sali par les merdes de pigeons! Il dormira dessus, souillant son costume Armani.
Il est 8 heures, elle sort de l'immeuble. Elle porte la parure! Elle est exactement comme il l'avait imaginée. Son regard, ses yeux, sa bouche... Son imagination le comble, le souffle couplé, il n'en revient pas. Il tremble, ne sait ce qu'il doit faire... Est-il tombé amoureux de cette jeune femme qu'il ne connaît même pas? Elle ressemble si parfaitement à ce qu'il avait imaginé qu'il est fou d'elle... Il la suit, jusqu'à son travail, une boutique de disque du 5e arrondissement.
Il sait qu'elle travaille là, il sait où elle habite, il doit maintenant aller travailler lui aussi, peut-être aller prendre une douche, chez lui, chez sa femme, avec laquelle il vit et leurs deux enfants...

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